Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles

7 juillet 2013

« Les Avenirs », de Hafid Aggoune


Avant tout, il faut raconter l’histoire de ce livre, car il s’agit d’une belle histoire ; non pas raconter l’histoire que raconte ce livre (qui est également une belle histoire, nous y reviendrons), mais le parcours du texte, son aventure, son itinéraire, son combat, pour arriver sous les yeux des lecteurs. Et pour y rester.
Les Avenirs est le premier roman de Hafid Aggoune. Publié en 2004 par les éditions Farrago, il a reçu le prix de l’Armitière cette même année et le prix Fénéon en 2005. Puis l’éditeur a cessé son activité en 2006, et le livre est devenu indisponible en version brochée.
L’auteur a récupéré ses droits numériques et les a confiés à StoryLab, en 2013, qui peut ainsi sauver ce roman de l’oubli et en proposer une version corrigée ainsi qu’enrichie d’un entretien filmé de Hafid Aggoune. Celui-ci y explique fort justement que le support de lecture importe moins que le contenu lui-même et que seule compte la diffusion et la (sur)vie des œuvres.
Voilà comment une pépite littéraire trouve une seconde vie grâce au numérique.

L’histoire pourrait s’arrêter là, et ce ne serait déjà pas si mal. Mais l’ironie du sort en a voulu autrement. Car ce texte qui connaît aujourd’hui une renaissance parle d’un homme… qui connaît une renaissance. Il semblerait que les dieux farceurs de la littérature se soient penchés sur le berceau de Hafid Aggoune.
Dans ce récit, Pierre, 76 ans, revient d’une longue absence au monde et à lui-même, il se réveille d’un long sommeil qu’il a entamé un jour d’automne 1942, alors qu’il était âgé de 17 ans. Durant plus d’un demi-siècle, il est resté en léthargie, « dans un asile perché comme un enfer à flanc de falaise », sur l’île de Luz, face à la mer.
Ce qui a provoqué en lui l’électrochoc salvateur, nous le savons d’emblée, c’est le suicide d’un pensionnaire de l’établissement psychiatrique ; un peintre du vide, créant sans pinceau ni couleurs sur une toile imaginaire, bougeant sa main et son bras dans l’air, et que Pierre a regardé peindre sur le vent, jour après jour, au cours de toutes ces années. La mort de cet homme fait prendre conscience au narrateur que lui est en vie, finalement, contre toute attente.
Si nous comprenons dès le début ce qui a réveillé Pierre, nous découvrons progressivement ce qui l’a endormi. Les éléments reviennent par bribes, par vagues, tel le ressac que les pensionnaires entendent dès qu’ils déambulent dans les jardins de l’hôpital.
L’auteur procède par petites touches, comme un peintre pointilleux qui dose ses contrastes et ses effets. Mais peu à peu l’esquisse prend forme, les motifs se précisent et complètent le sujet, du déracinement de Pierre, jeune enfant de 3 ans arraché à sa mère en France et confié à sa grand-mère en Algérie, à la rencontre avec Margot, jeune fille juive de 17 ans, artiste peintre elle aussi. Et auteur, entre autres, d’une toile intitulée Les Avenirs. Mais est-il possible pour un jeune garçon d’aimer une jeune fille juive dans le Paris de l’Occupation ?
Quelle que soit la réponse, quelle que soit la noirceur du tableau, quel que soit le temps que ça prenne, Hafid Aggoune nous montre avec talent et poésie que, d’une manière ou d’une autre, la vie reprend toujours ses droits. Il affirme que le passé ne s’oublie jamais, qu’il est comme une langue maternelle, et que nos souvenirs fondateurs finissent par nous revenir comme autant de mots primordiaux et essentiels qu’on croyait perdus. Il affirme enfin, dans un message d’espoir, que ce passé, une fois apprivoisé, est la clé de nos avenirs.
(Article publié dans La Cause littéraire, le 2 juillet 2013.)

Les Avenirs, Hafid Aggoune, Éditions StoryLab, 2013, 5,99 €.

21 juin 2013

Les contrées de la peur


Pour traduire Lovecraft, David Camus est l’homme de Providence


On consacre rarement une chronique littéraire sur un ouvrage traduit au travail du traducteur. Normal, puisque dans la plupart des cas il s’agit d’œuvres inédites pour lesquelles l’important est de faire découvrir le texte. Voici là une magnifique opportunité de changer la donne, avec cette nouvelle traduction des Montagnes hallucinées, de H.P. Lovecraft, parue aux éditions Mnémos. Le passeur de mots, cette fois, s’appelle David Camus. Lui-même auteur, à qui l’on doit, entre autres, le cycle du Roman de la Croix (Robert Laffont), il a déjà traduit du même Lovecraft Les Contrées du rêve (toujours chez Mnémos). Selon Camus, Lovecraft est l’écrivain de l’indicible, et pour le saisir on doit regarder comment il n’écrit pas ! Un cauchemar pour tout traducteur normalement constitué, en somme. Il est vrai que Lovecraft fait du cauchemar sa matière première. Mais David Camus ne voit dans ce défi à relever qu’un doux rêve de jeunesse. Des années, qu’il fréquente son auteur fétiche (oui, on peut parler de fétichisme, à ce stade) pour parvenir à ce degré de fusion avec lui, pour parler aussi bien son langage ô combien particulier, pour en éviter les contresens et les pièges dans lesquels d’autres tombent si facilement. Camus a même créé son dictionnaire lovecraftien (à quand sa parution ?), les récits ne lui suffisaient plus. Laissons-nous donc embarquer par ce guide de haut vol, par ce maître ès Lovecraft, dans les voyages que nous proposent ces six nouvelles. Voyages de première classe dans les contrées de la peur, au bout de l’horreur, avec les sublimes « L’Appel de Cthulhu », « Les Montagnes hallucinées » et « Dans l’abîme du temps ». On croyait avoir lu ces textes, mais c’était avant de les avoir lus préfacés et traduits par David Camus.

Les Montagnes hallucinées, de H.P. Lovecraft, traduit par David Camus, Mnémos, 330 p., 22,50 € (article paru dans Service littéraire en mai 2013).

28 avril 2013

Raging Bull, de Jake LaMotta : victoire par chaos


Raging Bull est un film mythique de Martin Scorsese, dans lequel DeNiro crève l’écran pour entrer dans la légende. Mais c’est aussi un livre que 13e Note éditions a eu la riche idée de rééditer dans sa sublime collection « Pulse ». LaMotta se confesse, donc, aidé par son vieux copain Peter Savage, et met les poings sur les « i ». Par pudeur ou délicatesse, assurément, le film ne retrace qu’une infime partie de cet itinéraire d’un enfant pas gâté du Bronx. Mais la pudeur et la délicatesse, LaMotta les terrasse. Il nous en met plein les dents, plein l’estomac, plein les mirettes. Il écrit comme il boxe, droit au but, sans fioritures (la traduction de Jacques Martinache est un régal). C’est son style, au Taureau enragé, de foncer tête baissée, de tout renverser sur son passage. Ce qui n’empêche ni l’efficacité ni la beauté du geste. Car ce poids moyen envoie du lourd qui fait mouche. Il balance chaque phrase comme un uppercut et nous envoie tantôt dans les cordes, tantôt au tapis. Il ne nous épargne rien de tous les coups qu’il a dû encaisser – des coups à l’âme – pour devenir un jour le N° 1 mondial, pour briller de cette gloire éphémère qui dura deux ans, deux ans seulement, et pour laquelle il a tout perdu. La Mafia et la rue ont démoli, construit et redémoli son fils maudit. La prison et un prêtre l’ont conduit sur les voies de la rédemption. Les larmes aux yeux et la rage au ventre, voilà comment nous ressortons de cette lecture bouleversante où un gros dur se met à poil pour montrer ses cicatrices. Raging Bull raconte l’histoire d’un homme qui un jour a tenu le monde dans ses poings, non pas après avoir battu Marcel Cerdan, mais après s’être battu toute sa vie contre lui-même et être parvenu à vaincre ses démons. Victoire par chaos.

Raging Bull, de Jake LaMotta, traduit de l’américain par Jacques Martinache, 13e Note éditions, « Pulse », 352 p., 10 €.
(Article paru dans Service littéraire d'avril 2013.)

9 avril 2013

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure, Pierre Béguin

À quoi ressembleront les derniers instants que nous passerons avec nos proches, en particulier avec nos parents ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre quand on ne connaît justement ni le jour ni l’heure à l’avance. Pierre Béguin essaie pourtant d’apporter une réponse dans ce roman consacré à l’euthanasie. Car il le peut, puisque l’action se déroule en Suisse, où cette pratique est autorisée.
Les parents du narrateur décident de planifier le moment de leur mort, afin d’échapper l’un et l’autre à la lente déchéance que subit leur corps. Trois semaines avant la date fatidique, ils informent leur fils de leur volonté de mettre fin à leurs souffrances. Trois longues semaines durant lesquelles celui-ci apprend à se familiariser avec cette idée, à l’apprivoiser, à l’accepter.
La veille du suicide médicalement assisté du couple – par l’intermédiaire d’une association spécialisée – l’auteur s’enferme dans sa chambre d’enfant, au domicile parental, et prend la plume. Au cours de la nuit, il commence à rédiger cette chronique d’une mort annoncée et fait le point sur les relations qu’il entretient avec ces êtres dont il partage à la fois tant et si peu. Aux côtés de la mère – aimante, douce, compréhensive –, les choses ont toujours été plutôt faciles. Aux côtés du père – maraîcher de son état –, il n’en a pas été de même. De bonne composition avec tout le monde, il a sans cesse manifesté de l’hostilité envers son fils, particulièrement quand il a pris au garçon la lubie de suivre des études littéraires pour devenir un « intellectuel » (on pense inévitablement au roman La Place d’Annie Ernaux).
Comment, en quelques heures, avant qu’il ne soit trop tard, rattraper le temps perdu d’une vie ? Comment dire ce qui n’a jamais été dit ? Comment étreindre celui qui ne s’est jamais laissé approcher ? Comment donner ce qui n’a pas encore pu l’être ? Voilà les interrogations légitimes auxquelles chacun serait soumis, confronté à une telle situation. Mais, pudeur ou réserve, Pierre Béguin déroute lorsqu’il aborde ces sujets, même si la prose reste irréprochable et exemplaire de sobriété.
Sans nécessairement tomber dans le pathos, nous nous serions attendus à plus de sentiments, de chaleur, de tripes, de partage… d’amour – le gros mot est lâché. Bref, nous nous serions attendus à plus d’humanité. Au lieu de cela, le narrateur garde ses distances et parle surtout de lui, de ses regrets, de la culpabilité qu’il éprouve. On comprend son attitude, mais on peut également se demander s’il choisit le bon moment pour l’adopter. À montrer aussi peu de générosité en un tel instant, il risque de perdre l’empathie du lecteur, ce qui dessert son propos.
Sauf si… Sauf si cette analyse semble sévère, dans la mesure où elle repose sur un malentendu. Car peut-être n’aurait-il pas fallu inscrire le mot « roman » sur la couverture du livre mais le mot « témoignage ». Ainsi l’aurions-nous considéré comme tel dès le départ et non comme une œuvre de fiction. Alors nous aurions clairement appelé le narrateur « Pierre Béguin » et non pas « le narrateur ».
Partons de ce principe. Sous ce nouvel éclairage, ne voyons pas dans le texte un exercice de style visant à mettre en valeur une écriture scialytique ; voyons-y simplement une longue lettre d’adieu tout en retenue. L’au-revoir touchant d’un homme à ses parents, qui ne lui ont sûrement jamais appris à leur dire « je vous aime ».
(Article paru dans La Cause littéraire, le 8 avril 2013.)

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure, Pierre Béguin, éditions Philippe Rey, 2013, 188 p., 17 €

27 février 2013

Jean Malaquais, Jean du voyage


Des êtres de chair et de sang s’apparentent parfois à des personnages d’encre et de papier. Ainsi en est-il de Vladimir Jan Pavel Israël Pinkus Malacki ; Jean Malaquais, en français. Car, apatride dont la littérature demeure le seul pays, il élit la France comme terre d’asile, après avoir quitté sa Pologne natale à 17 ans, sillonné le monde, fui le nazisme. Mais la France lui refuse une nationalité que lui accordent les États-Unis, à lui, le « métèque », le juif gauchiste ; belle ironie ! Geneviève Nakach, dans une biographie qui se dévore comme un livre d’aventures, retrace le(s) parcours de cet insoumis, que ni la pauvreté ni l’obligation de gagner durement son pain par mille moyens n’empêcheront d’écrire. Styliste incomparable comparé à tort à Céline, quand Kafka tiendrait mieux le rapprochement, auteur de nombreux textes, il ne publie que trois romans : Les Javanais (Renaudot 1939), Planète sans visa et Le Gaffeur. La guerre a-t-elle emporté son souffle en emportant son frère, exterminé en camp, figure récurrente de ses récits, dont il murmurera le nom sur son lit de mort ? Quelques jours avant, éternel insatisfait, il aura achevé la réécriture de ses romans, 60 ans après la première édition. Molière meurt en scène, Malaquais en écrivant ; une fin aussi romanesque que ses débuts, où fauché et transi de froid à Paris, il se réchauffe à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Là, il lit un article consternant de Gide, sur la misère. Il lui adresse une lettre, les deux hommes se voient, s’expliquent, deviennent amis. C’était l’époque qui voulait ça, diront certains. Pas d’accord. Ce sont les hommes qui font l’époque, et non le contraire. Sinon, c’est qu’il n’y a plus d’hommes.

Malaquais rebelle, de Geneviève Nakach, cherche-midi, « Documents », 348 p., 18 €.

25 janvier 2013

Thématique Lunatique : l'école des phasmes

Dans son excursion erratique, Alexander Coï décroche la lune

Esthète et dandy parisien, Denis Loperts se retrouve un jour « éjecté par la valse de sa vie agitée ». De quelle façon et pour quelle raison, nous ne le saurons jamais vraiment. Nous le devinons, tout au plus, grâce à quelques indices laissés çà et là au fil du récit, comme autant d’objets perdus flottant au fil de l’eau. Relégué dans un coin sordide de banlieue qui tient à la fois du paysage lunaire et de la décharge publique, Loperts connaît onze longues années d’exil. Onze (inter)minables années, durant lesquelles il s’émerveille presque de ce néant qui l’entoure, peinant à croire qu’une telle non-vie puisse exister aux portes de la civilisation. Fervent admirateur de Jean Rouch, et ayant par le passé tâté du cinéma, Loperts décide un jour d’acheter une caméra et de filmer ses congénères, qu’il considère comme « des phasmes adaptés à leur biotope ». C’est de cette médiocrité que le sublime émerge, que la magie opère, que l’enchantement ravit. Car Alexander Coï écrit précisément à la manière dont filmaient Rouch et Bresson – avec lequel il a travaillé, nous proposant une ethnofiction littéraire et romanesque.  Bel exercice de style. Et de style, il ne manque pas. Grâce à son écriture qui va droit à l’essentiel, cinématographique et célinienne, dans son erratique excursion l’auteur décroche la lune. Libéré de l’apesanteur et de toute pesanteur, cet extraterrestre fait de la littérature sans avoir besoin de « faire des phrases », sans se regarder écrire. Il n’empêche que ses mots claquent comme des coups de fouet et qu’ils dissèquent l’humain jusqu’à l’os comme des scalpels. À découvrir également de toute urgence, du même auteur, chez le même éditeur, une merveille de nouvelle intitulée « Maréchal de nuit ».

Lunar Excursion, d’Alexander Coï, éditions Lunatique, 90 p., 10 €.
(Article publié dans le N° 59 de Service littéraire, janvier 2013)




25 décembre 2012

Dans Soap apocryphe, Pacôme Thiellement prend les enfants du bon Dieu pour des connards sauvages


L’auteur des essais La Main gauche de David Lynch et Les Mêmes Yeux que Lost nous propose avec Soap apocryphe un premier roman qui nous rapproche de l’univers télévisuel qu’il aime tant décrypter. Et fidèle au principe des séries qu’il affectionne, il s’amuse à casser les codes de la narration « à l’ancienne », au fil de ce parcours initiatique qu’il fait suivre à son protagoniste. Parcours psychédélico-onirique pour lequel c’est le voyage qui compte et non la destination. Dans ce vaste Truman Show que constitue désormais notre monde, l’auteur, avec un plaisir communicatif, prend les enfants du bon Dieu pour des connards sauvages. Il y met en scène un groupe d’intellos parisiens, le jeune Léon Tzinmann en tête, qui planche sur l’exégèse d’un texte apocryphe intitulé Contre Clément. Pendant ce temps, l’ex de Léon, une starlette de l’audiovisuel déifiée par des fans toujours plus nombreux, devient une figure essentielle de la politique, genre gourou messianique à la Steve Job. On retrouve dans ce livre l’esprit – il faut entendre par esprit aussi bien l’atmosphère que l’intelligence – du Prisonnier, de Pushing Daisies, de South Park, et la liste est loin d’être exhaustive. Dans l’écriture, on retrouve la poésie de Vian, la fantaisie de Queneau, l’absurdité de Ionesco. Ce patchwork, confectionné par de moins talentueux, donnerait sans doute un résultat catastrophique, un assemblage improbable de pièces détachées bâclé à la 6-4-2, un scrapbook qui se déliterait au moindre souffle de page tournée. Au lieu de cela, Thiellement accomplit un petit miracle de récit loufoque, incisif, novateur. Soap apocryphe apparaît comme un Olni (objet littéraire non identifié), drainant dans son sillage un air frais et vivifiant.

Soap apocryphe, de Pacôme Thiellement, Inculte, 158 p., 14,90 €.
(Article paru dans Service littéraire en décembre 2012)